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12/12/2015

"Pharmacologie du Front National", interview de Bernard Stiegler

J’avais lu des extraits du livre de Bernard Stiegler, « Pharmacologie du Front National », et j’avais alors cherché à en savoir davantage sur ce philosophe français qui axe sa réflexion sur les enjeux des mutations actuelles - sociales, politiques, économiques, psychologiques,- portées par le développement des technologies et surtout des technologies numériques. Son analyse de la société avait rejoint la mienne et j’avais eu envie d’acheter un de ses livres.
Ces jours derniers, j’ai trouvé sur «  Rue 89 » un interview qui éclaire d’une façon magistrale la situation actuelle de la société et la montée du Front National. En voici des extraits:


«  Je parle avec des gens du Front national, il y en a même que j’aime bien. Je vous le dis très franchement : certains sont plutôt sympathiques. La plupart ne sont pas des racistes ou des antisémites, mais des gens très malheureux. Je n’essaye jamais de les dissuader de voter pour le Front national. Plus j’essaierais de le faire, et plus ils voteraient pour le Front National. C’est complètement inutile.
C’est d’autant plus inefficace que, pour une part, ils n’ont pas tort d’exprimer une souffrance. Il y a toujours un fond de vérité. dans leurs arguments. Le problème, c’est que ce fond de vérité qui devient pathologique exprime une maladie qui n’est pas seulement celle de ces électeurs : c’est celle de notre société.
Ce qui est spécifique dans la pathologie des électeurs du Front national, c’est que par leur vote, qu’ils le veuillent ou non, ils s’en prennent à des boucs émissaires.
On est des millions a perdre le sentiment d’exister donc de plus en plus de gens voteront Front national …alors que d’autres tueront des gens ou braqueront des banques.

Comment expliquez vous cette réaction?
Elle vient de l’organisation illimitée de la consommation via le marketing et la télévision. Quand j’étais enfant, le repas du dimanche avait beaucoup d’importance. Il était courant dans les classes populaires de faire des festins, car il est très important de recevoir, de se rassembler.
C’est ce que le consumérisme a concrètement détruit : il n’y a que du prêt-à-porter, du prêt-à-manger – de la malbouffe et plus de fête.

Comment faire réaliser aux électeurs du FN que leur souffrance est déconnectée du chiffre de l’immigration  ?
Cela ne sert à rien de leur dire : ils ne l’entendront jamais. Précisément, ils entendent autre chose si vous leur dites cela. Ils entendent que vous n’avez pas écouté leur problème. Et ils ont raison. S’en prendre à un bouc émissaire est un symptôme. C’est un symptôme horrifique, extrêmement dangereux, et le nazisme est l’exploitation de ce symptôme à l’échelle cauchemardesque du XXe siècle.
Une telle horreur peut tout à fait revenir – c’est même plus que probable : si rien de décisif ne se passe, c’est ce qui finira par arriver. Et cela dépend de nous que cela n’arrive pas – mais ce n’est pas en insultant les électeurs du FN que cela s’arrangera.
Je pense qu’il est urgent que la presse reprenne son rôle, qui est de défendre des idées, de les faire se confronter, et par là, de construire des opinions. Cela veut dire faire des choix politiques, esthétiques, intellectuels, sociaux, etc. – et les assumer

Aujourd’hui, la désespérance est le fond de commerce du Front national. Pour redonner de l’espoir, il faut donner la parole à ceux qui ont quelque chose à dire et qui sont prêts au débat public – et par là reconstruire une pensée, des concepts et des perspectives, et les socialiser.
L’économie, un hyperconsumérisme extrêmement toxique sur le plan environnemental, une grande misère symbolique sur le plan mental, et une précarisation généralisée provoquent un sentiment d’insécurité bien réelle et une désintégration sociale.
Cette désintégration rend impossible l’intégration non pas des immigrés, mais de la population elle-même dans son ensemble, les immigrés y étant exposés plus que tous évidemment.

Un système économique ne peut pas fonctionner sans confiance – et il n’y a plus de confiance. L’automatisation est en train réduire l’emploi dans tous les secteurs et dans tous les pays ? Qui a parlé de tout cela au cours de la campagne sur l’Europe ? Ce qui est en train d’advenir, c’est la disparition de l’emploi. L’automatisation va se développer désormais massivement, notamment parce que le numérique permet d’intégrer toutes sortes d’automatismes jusqu’alors isolés, et qu’il en résulte une baisse rapide du coût des robots….
Le FN vit sur l’idée que la souffrance est attribuable aux immigrés parce que personne n’a le courage de fournir les vrais schémas de causalité nouveaux qui s’imposent.

Ces jeunes qui partent en Syrie ne souffrent-ils pas du même trouble narcissique que les électeurs du FN ?
Les terroristes intégristes, beurs ou blancs, nés et élevés en France, qui d’un seul coup, se mettent à devenir musulmans souffrent du même mal. S’ils ne trouvent plus de possibilité d’identification dans la société, et s’ils vivent dans une société qui est en train de s’effondrer, ils sont prêts pour s’engager dans ce que j’ai appelé une sublimation négative – qui peut conduire au pire. Ce sont là encore des symptômes.

Vous pouvez faire tout ce que vous voulez, cela se développera encore longtemps et inévitablement si la société ne produit pas vite des capacités nouvelles d’identification positive sur des idées républicaines, constructives et vraiment porteuses d’avenir"

Chaque phrase est à méditer!

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